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Nicole BATLAJ

TANDIS QUE
LA MER
SE RETIRAIT

À Claude Hirtzman

PROLOGUE

C’était un samedi de printemps.

Le train s’arrêta net entre deux gares.

L’endroit était presque désert,

sans habitations construites.

Proches du quai,

quelques baraquements étaient disloqués,

au milieu de mauvaises herbes jaunies.

Le contrôleur demanda un médecin

dans les wagons de Première.

Je me levai.

Parvenue à sa hauteur, il rectifia :

« C’est sur le quai. »

J’ai pensé que tout était fini,

quelqu’un était passé sous les rails.

J’appréhendais qu’il ne soit encore vivant.

Madeleine était allongée.

Elle avait huit ans environ,

respirait encore,

avec la marque d’un choc frontal.

Le visage était blanc sous le choc.

Elle n’avait presque pas de cheveux.

Le vêtement qu’elle portait était si léger

qu’on découvrait toute la misère

du monde

et de l’instant.

Le SAMU arriva.

Je la retrouvai à la Pitié-Salpêtrière,

en neurologie.

Le chirurgien m’annonça

qu’on ne pouvait plus rien.

Je suis restée près d’elle

pour lui inventer une mémoire.

Deux mémoires se conjuguent,

celle d’une enfant qui se meurt

et celle d’un inconnu

dans un service de réanimation.

Confidences murmurées à l’envers

d’un temps qui n’a plus d’endroit.

Étrange est cette remémoration

qui se tient à l’écart de la mort

égarée dans l’espace de l’inconscient.

Chapitre 1

« Rien ne nous est donné de ce que nous sommes et tout ce que nous sommes est le produit d’une métamorphose. »

Gaston Bachelard

L’enfant gisait en plein milieu de l’été,

le visage renversé par le sommeil,

docile à l’éclat du danger.

Elle se murmurait des mots d’ombre

pour se protéger

avant que la nuit des nuits

ne l’eût atteinte et défigurée.

Supplique à la dérive des mots

promis au silence.

Cantique de l’aurore

où se défont les parures.

Plain-chant musical des chagrins

sans larmes et sans recours.

L’enfant regarde dedans l’enclos

de ses paupières veinées.

La mort est bleue.

Bruit du train,

soupirs mécaniques du trépas,

une odeur tiède flotte

sur les cailloux rouillés.

Quand l’image soustraite laisse en creux

la forme de l’absence

tout devient crayeux, pulsatile,

encore déchirant.

Ce cri n’a plus d’enfance.

Le monde s’affaiblit de n’être pas nommé.

Cette voix n’a plus d’enfance.

Avant d’être dépossédée de sa mémoire,

elle évoque ce qui maintient toujours la vie,

celle d’avant.

Les images se précipitent

les unes dans les autres –

confusion énigmatique accourue,

bousculant les sens –

une conjugaison désordonnée

indifférente à l’espace comme au temps.

C’est ainsi que nos rêves

nous sauvent de l’oubli.

Le monde s’éteint pour quelqu’un.

Je cherche un démenti,

un mensonge,

une mémoire.

Ma mère est une cathédrale,

elle a les mains jointes.

Ma mère est ouverte comme une amante

avec des mots d’amour crus jetés aux passants.

Des voluptés impudiques

enjambent ses confidences.

Je n’écoute plus.

Énigme où feu le sexe est une pervenche.

Ma mère est une amoureuse

qui ne connaît pas le nom de ses enfants.

Ma mère n’a plus d’entrailles,

elle ouvre les mains.

Ma mère avait le ventre rond,

une paire de ciseaux

pour tailler dedans.

Un jour,

je suis morte au bord d’un train,

mon père est né juste à ce moment-là,

nous nous sommes croisés

sur le quai d’une gare.

Il descend les marches du train,

comme il est grand pour son âge !

Plus loin,

la foule démêlée des retrouvailles,

les uns et les autres s’apparient ensemble,

s’embrassent.

Mon père est fatigué,

dans ses yeux gris, une femme attend.

Peut-être revient-il d’une guerre,

celle qu’on fait à rebours,

incrédule,

avili.

J’entends les rumeurs de combats,

la démarche désaccordée

au pas cadencé des soldats.

Bousculade,

relent de violence exténuée,

les hommes grognent

comme des porcs

une horreur évidée du texte.

En temps de guerre,

les mots disparaissent en cris.